lundi 1 août 2011

Black Power

Il y une paire d’années de cela, Vents d’Ouest a eu l’excellente idée de republier, sous forme d’intégrale, la trilogique série Inner City Blues concoctée par Fatima Ammari-B (scénario) et Bruno Thielleux (dessin), soit une BD en forme d’hommage à un genre cinématographique pour le moins « exotique » en France : la Blaxploitation. D’ordinaire réservée aux fans de Tarantino et/ou aux mordus de cinéma de série B (jusqu’à Z) – les uns se retrouvant assez souvent chez les autres –, le « genre » en question n’avait encore jamais connu meilleure adaptation dessinée que dans ces quelques 150 pages. Du moins, pas à mon goût – c’est-à-dire sans excès ni mièvrerie.
« Genre » à part entière pour les uns, inconnue au bataillon pour les autres, la Blaxploitation ressuscitait donc sous les traits clairs et « chalandiens » de Brüno (Thielleux), l’intelligence des auteurs leur ayant permis ce sursaut en se jouant de la plupart des codes et références inhérents à ce pan de la culture afro-américaine, mais intelligemment ; en posant, avec leurs yeux de grands enfants, un regard mi-amusé mi-sérieux, mais forcément moderne, sur cette glorieuse mythologie. Le résultat donné ici se présente donc comme un hommage adulte, respectueux à tous les niveaux, d’autant savoureux qu’il ne semble pas se prendre plus au sérieux. Au passage, rejetons toute notion d’« exotisme », de « clinquant », de « kitsch » et ce qu’on voudra, au second plan (même si, visuellement parlant, la plupart de ces symboles demeure omniprésente : 70’s obligent !) : là ne se trouvaient vraisemblablement pas les intentions premières des auteurs – même si l’on sent un travail de recherche évident –, et c’est tant mieux.
Pour ceux qui seraient passés à côté lors de sa sortie, rappelons que l’action se déroule donc à Inner City, typique metropolis américaine, en septembre 1972, et que les personnages principaux – deux frangins, magouilleurs à la petite semaine – se retrouvent enrôlés malgré eux à un échelon supérieur par un caïd local qui les entraînera, sans leur laisser d’autre choix, à travers une spirale de violence et de drogues allant crescendo, jusqu’à leur propre perte. La loi du milieu, en somme. Il va sans dire qu’il n’y a, dans cette histoire, ni « noir » ni « blanc ». On regrette un manque de profondeur par endroits, mais qui n’empêche nullement l’engrenage qui se met progressivement en place de faire preuve d’une implacable efficacité – les revirements de situation étant au diapason : ni trop fréquents ni trop spectaculaires. En résumé, c’est léger, bien ficelé et assez bluffant.
Du genre ? Vue d’ici, l’intrigue paraît linéaire, manichéenne. (Ce qui, au passage, lui confère un statut « classique » immédiat.) Ça sent le règlement de comptes entre gangs en bonne et due forme, comme on en trouve dans n’importe quelle série B. Là où le scénario bluffe tout le monde (sur la forme, pas le fond), c’est quand on réalise que ce simple schème se révèle être multiplié par trois, rejoué dans chaque volume mais toujours selon le point de vue d’un protagoniste différent : 1° deux frères / 2° un personnage – secondaire ? – rencontré à la fin du premier volume / 3° « l’employeur » de la fratrie en question. Preuve qu’il n’existera jamais une seule histoire. Ou plutôt : si. Trois facettes qui se fondent en une. Trois vues qui aboutiront forcément à la même conclusion, mais pas pour les mêmes raisons. Et là, ça devient carrément une excellente série B. Il faut donc se montrer patient avant de savourer pleinement Inner City Blues. Outre de divertissantes incartades – des militants de la secte Rahool à l’épisode du succulent « Extra Giant Fat’s Burger’n big Bacon », entre autres –, tous ces éléments se cousent et se décousent, s’enchevêtrent ainsi au fil des tomes – ce qui provoque nécessairement quelques flashbacks –, mais ne permettent au lecteur avide, tout en lui apportant systématiquement un éclairage nouveau, d’en mesurer réellement la portée qu’à l’issue de l’ultime opus, une fois les différentes faces de ce Rubik’s cube correctement repositionnées les unes à côté des autres. En outre, chaque histoire nous ramène toujours irrémédiablement vers le même climax final, inévitable. Mais là encore, il faut s’attendre à un coup de poker de dernière minute. Comme dans les films de Tarantino – Pulp Fiction (1994) et Jackie Brown (1997) en tête –, les auteurs adoptent ici successivement les points de vue respectifs des personnages de cette triangularité pour ne donner un sens global à l’histoire qu’en tout dernier lieu. Ce n’est pas innocent si la filmographie de QT reste largement redevable à ce genre cinématographique mésestimé (qu’il a depuis contribué à remettre au goût du jour). De fait, c’est une boucle qui se boucle. Ici, c’est un peu pareil : la BD rejoint finalement les films qui l’ont nourri. De ceux qu’on hésitera toujours à classer entre le drive-in du samedi soir et la sélection officielle du festival de Cannes. Parce que ça a quand même de la classe. La classe d’une noblesse déchue.
Des références ? Par bonheur, la scénariste ne se borne pas aux « canons » black de rigueur. Quelques touches plus personnelles font souvent mouche et non sans humour : les personnages principaux sont deux frères qui s’appellent tout bonnement Arnold et Willie (fameuse série homonyme créée par Kukoff, Harris & Kenwith, 1978) ; le caïd, Yaphet Kotto (acteur noir célèbre pour ses seconds rôles dans des films tels que Meurtre dans la 110ème rue (Barry Shear, 1972)). D’un côté, on parle comme dans L’inspecteur Harry (Don Siegel, 1971) ; de l’autre, on regarde la rediffusion d’Au-delà du réel (série créée par Leslie Stevens, 1963-1965) à la télévision. On révère le boxeur George Foreman et on couche avec des prostituées qui se nomment Pamela et Sue (deux personnages féminins de la série Dallas, 1978)… Enfin, volontiers plus jazz – tendance free – que funk, on y écoute Max Roach (We insist ! Freedom now suite, 1960), Jimmy Smith (Rootdown, 1972) et Sun Ra (Space is the place, rare anachronisme de… 1973) ! Et l’on va forcément au cinéma voir Blacula (William Crain, 1972). Concrètement, c’est en quelque sorte l’idée qu’on peut se faire d’une BD « complète », de tous les sens : d’un (9ème) art « englobant », qui inclurait tous les autres (sculpture et peinture compris : cf. la séquence du dernier volet, où l’on déambule dans le musée d’art contemporain, entre les masques africains et… Marcel Duchamp). Et, personnellement, je ne peux qu’adhérer pleinement à cette philosophie : un auteur – de BD, de littérature, etc. – se doit d’avoir un tel univers « total ».
La Blaxploitation vient de fêter ses quarante ans. Et c’est le plus sincèrement du monde qu’Inner City Blues – d’après une chanson de Marvin Gaye (sur l’album What’s going on, 1971) – parvient à lui rendre un hommage à sa hauteur : fidèle à ses modèles, la bande dessinée ne déborde finalement que ponctuellement d’un cadre conventionnel mais n’en reste pas moins un objet à la fois intelligent, plaisant et suffisamment notable dans le domaine du pastiche pour être apprécié par les aficionados de culture « bis » comme par ceux qui rêvent d’y être initiés. Au pire, elle restera une attraction de plus, dépaysante, vaguement excitante, typique de celles dont l’Histoire de France ne saura jamais nous fournir semblable exemple. Alors, autant se surprendre à en sourire.
Inner City Blues (Fatima Ammari-B, Brüno)
(Vents d’Ouest, collections Les Intégrales, 2009)

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